Question
Deutéronome 22:28-29 ordonne-t-il à une victime de viol d'épouser son violeur ?
Réponse
Les sceptiques citent souvent Deutéronome 22:28-29 pour prouver que la Bible est rétrograde, cruelle et misogyne (et qu’elle n’est donc pas la Parole de Dieu). C’est un passage difficile à interpréter. Deutéronome 22:28-29 se lit comme suit : "Si un homme rencontre une jeune fille vierge non fiancée, s’empare d’elle et couche avec elle, et qu'on vienne à les surprendre, l'homme qui aura couché avec la jeune fille donnera 50 pièces d'argent au père de celle-ci. De plus, parce qu'il l'a déshonorée, il la prendra pour femme et il ne pourra pas la renvoyer, tant qu'il vivra".
En quoi cela est-il juste pour les victimes de viol ? Ça ne l’est pas, si l’on parle bien de viol. Malheureusement, certaines traductions sont peu heureuses, et le mot traduit par "s'emparer" dans la Segond 21 est parfois traduit par viol mais peut avoir beaucoup d’autres significations. Le regretté apologiste Greg Bahnsen explique : "Le mot hébreu […] signifie simplement saisir quelque chose, le tenir dans la main, et (par extension) capturer ou s’emparer de quelque chose. C’est le verbe utilisé pour “manier” la harpe et la flûte (Genèse 4:21), l’épée (Ézéchiel 21:11 ; 30:21), la faucille (Jérémie 50:16), le bouclier (Jérémie 46:9), les rames (Ézéchiel 27:29) et l’arc (Amos 2:15). Il est également utilisé pour "prendre" le nom de Dieu (Proverbes 30:9) ou "traiter" de la loi de Dieu (Jérémie 2:8). Le vêtement de Joseph fut "saisi" (Genèse 39:12 ; cf. 1 Rois 11:30), tout comme Moïse "prit" les deux tables de la loi dans Deutéronome 9:17" (Relations sexuelles prénuptiales : quelle est l’obligation morale lorsque des incidents répétés sont confessés ", Covenant Media Foundation, www.cmfnow.com/articles/pe152.htm, cité par Butt, K., dans " Deutéronome 22:28–29 et le viol ", Reason & Revelation, août 2015, Apologetics Press). En d’autres termes, le mot hébreu lui-même ne suggère aucune forme de contrainte et ne devrait pas être traduit par "viol".
Il faut lire Deutéronome 22, 28-29 à la lumière d’Exode 22, 16-17, qui dit ceci : "Si un homme séduit une vierge qui n'est pas fiancée et couche avec elle, il devra payer la dot, et elle deviendra sa femme".
Ces deux passages traitent de la même situation : un homme couche avec une vierge qui n’est pas fiancée. Il convient de noter que, dans Exode 22, il n’est fait aucune mention de contrainte ou de viol : il est uniquement question de séduction. La sanction est qu’il doit payer la dot et épouser la jeune fille ; si le père de celle-ci n’approuve pas cette union, il peut refuser de consentir au mariage. Selon la halakha, la jeune fille disposait d’un droit de refus similaire. Mais l’homme qui a commis l’adultère doit tout de même payer la dot. Ainsi, selon les termes de Sandra Richter, spécialiste de l’Ancien Testament, "les "coureurs de jupons" étaient tenus de "se comporter en hommes" vis-à-vis de la femme qu’ils avaient compromise et des enfants potentiels qu’ils avaient engendrés" (Rape in Israel’s World and in Ours: A Study of Deuteronomy 22:28–29, Journal of the Evangelical Theological Society 64.1, 2021, p.75).
En prenant un peu de recul par rapport au passage en question, il est utile d’examiner le contexte de Deutéronome 22:13-29. L’ensemble du passage est consacré aux infractions impliquant des femmes. Les versets 13 à 22 traitent des crimes impliquant une femme mariée :
1) une jeune mariée est accusée d'avoir eu des relations sexuelles avant le mariage, mais elle est innocente ; conséquence : la jeune mariée et sa famille reçoivent des indemnités (versets 13 à 19)
2) une jeune mariée est accusée d’avoir eu des relations sexuelles avant le mariage et est reconnue coupable ; conséquence : elle est exécutée (versets 20-21)
3) un homme et une femme mariée commettent l'adultère ; conséquence : tous deux sont mis à mort (verset 22)
Les versets 23 à 29 traitent ensuite des crimes impliquant une femme non mariée :
1) un homme et une femme fiancée commettent un acte sexuel (consensuel) ; conséquence : tous deux sont mis à mort (versets 23-24)
2) un homme est reconnu coupable de viol ; conséquence : il est exécuté (versets 25 à 27)
3) un homme et une femme non fiancée commettent un acte de fornication (consensuel) ; conséquence : des indemnités sont dues à la jeune fille et à sa famille (versets 28-29)
Le fait que Deutéronome 2:28-29 traite de relations sexuelles consenties, et non d'un viol, est démontré de quatre façons :
1) Une comparaison avec la loi parallèle d'Exode 22:16-17 (voir ci-dessus) montre qu'il n'y a pas de recours à la force. Le fait de "s'emparer" de la jeune fille dans Deutéronome 22:28 relève davantage de la séduction que de la contrainte.
2) Les versets qui précèdent immédiatement Deutéronome 22:28-29 traitent déjà du viol (versets 25-27). La peine prévue pour ce crime est clairement définie : le violeur est exécuté. Il n’y a donc aucune raison d’aborder à nouveau le viol dans les versets 28-29. De plus, les peines sont différentes : dans un cas, l’homme meurt ; dans l’autre, il reste en vie. Il est évident qu’il s’agit ici de situations différentes.
3) Deutéronome 22:28 contient une affirmation importante qu’il ne faut pas négliger : "et ils sont découverts". En d’autres termes, ce n’est pas seulement l’homme qui est démasqué ; ce sont les deux. Il s’agit d’un cas où l’homme et la femme partagent, d’une certaine manière, une part de responsabilité. Par conséquent, "il n’y a pas de contrainte, et ce n’est pas un viol. Mais leur acte a été découvert… L’homme ne peut pas se défaire de son péché. Il a placé la jeune femme dans une situation de vie très difficile, dans laquelle peu (voire aucun) d’autres hommes voudraient l’épouser… Dieu tient les deux parties pour responsables, leur ordonnant de se marier et de rester ensemble" (Butt, op. cit.).
4) Deux mots hébreux distincts sont utilisés dans le même passage. Le mot traduit par "viol" dans Deutéronome 22:25 est le mot hébreu chazaq. Mais le verset 28 contient un verbe différent : taphas. Ces verbes différents suggèrent des actions différentes.
Non, l’Ancien Testament n’ordonne jamais à une victime de viol d’épouser son violeur. Le contrat de mariage irrévocable était réservé aux hommes qui avaient maltraité une femme d’une manière ou d’une autre et compromis sa capacité à se marier. La traduction "New Living Translation" de Deutéronome 22, 28-29 est probablement celle qui se rapproche le plus de l’intention initiale de la loi : "Supposons qu’un homme ait des relations sexuelles avec une jeune femme vierge qui n’est pas fiancée. S’ils sont découverts, il devra verser cinquante pièces d’argent à son père. Il devra ensuite épouser cette jeune femme, car il l’a déshonorée, et il ne pourra jamais divorcer d’elle tant qu’il vivra".
Le Dr Richter résume ainsi : "Dans le Deutéronome, les victimes d’abus sexuels étaient protégées par la loi contre les conséquences économiques de l’agression et de la séduction. Les "coureurs de jupons" étaient tenus de "se comporter en hommes". […] [La jeune femme était protégée] des répercussions économiques et sociales de la rencontre. […] Les victimes de viol étaient présumées innocentes. On attendait des femmes ainsi maltraitées qu’elles portent plainte. Les violeurs condamnés étaient exécutés".
English
Deutéronome 22:28-29 ordonne-t-il à une victime de viol d'épouser son violeur ?
